Controversé au moment de sa sortie, ce film l'est encore tout
autant aujourd'hui. Revu avec des amis, aucun d'entre eux ne l'a
vraiment aimé, dubitatif sur ce thriller qui énerve par l'inaction
de son (anti)héros, qui désarçonne par son second degré teinté de
mauvais goût, me laissant seul dans ma fascination perverse
presque embarrassante.
Je conserve un souvenir troublant de ma première vision (je
devais avoir 12 à 14 ans), révélant des formes étranges de
conception du monde, leur part libidinale inavouable.
Aimer ce film, c'est réaliser son coming out.
I like to watch
dit le héros devenu acteur porno. Sans ce fétichisme, le scénario
du film ne peut se déployer. Sans voyeur-spectateur, le cinéma
n'existe pas et on le savait depuis Fenêtre sur cour, oeuvre de
référence du film au même titre que Vertigo (la claustrophobie
remplaçant le vertige et le double et même la nécrophilie
s'immisçant également dans les interstices de 'histoire). De palma
pousse le vice jusqu'au mauvais goût, en s'inscrivant en plein
dans son époque, les années 80 dont il moque les tendances du
moment (en prenant le risque de déstabiliser son spectateur en
l'exposant dans une certaine outrance) du bling bling, à la
vulgarité issue du porno, qu'il porte à son paroxysme dans la
scène du centre commercial, moment ultime de fétichisme avec la
cocasserie et le trouble associés.
Le héros incarne l'homme écartelé par ses désirs, qui ne peut
sortir de sa dualité en aimant autant la grande bourgeoise (avec
qui il flirte en imaginant une sexualité torride identique à ses
réminiscences voyeuristes) que l'actrice porno avec qui il se
rappelle le romantisme évanescent de l'élégante dame.
Rythmée par la petite musique entêtante du génial Pino Donaggio,
De Palma nous concocte encore quelques scènes virtuoses et tend -
comme souvent - à combler son désintérêt pour des scénarii
parfaitement maîtrisés (l'histoire qui m'avait fasciné à l'époque
m'est apparu rapidement élucidable grâce aux gros indices livrés).
Le décor hollywoodien est central, il rejoint au fond Mulholland
Drive parmi ces films sur l'illusion d'Hollywood et le destin des
acteurs / actrices ratés qui y galèrent, ici un héros qui se
retrouve au chômage et finit dans le porno ou le film d'horreur
érotique pour gagner sa vie . Derrière l'excitation du lieu
magique et des promesses de puissance (sexuelle forcément), la
solitude se manifeste dans ces fausses amitiés, ces amours trahis,
dans ces lieux de vie que l'on imaginerait bondés et vivifiants
que sont un centre commercial ou une plage mais qui se révèlent
fades, dans un monde désenchanté.
Pur objet de fantasme, Body Double laisse au bord du chemin les
regards désabusés par un film "surréaliste" comme me dira une amie
mais démasque ses adorateurs
Note : ****